BienBeau.fr
// Déco & Récup’

L’Interloque : bienvenue à Récup’ Land

par Eric Lecluyse [10-02-2011]

Mots-clés : L’Interloque | Studio Carton

Il est une contrée du 18e où les habitants inventent une nouvelle façon de recycler et de consommer, plus conviviale.


On devrait rebaptiser « rue de L’Interloque » la petite rue de Trétaigne, située entre les stations de métro Jules-Joffrin et Lamarck-Caulaincourt. Le dernier maire de Montmartre Jean-Baptiste Michel de Trétaigne (1780-1869) peut bien laisser place à cette nouvelle institution. Et il y a fort à parier que les habitants du quartier ne seraient pas contre…

Il n’y a qu’à voir comment les passants saluent par leur prénom les responsables des deux boutiques de L’Interloque du 7 et du 7 ter de la rue de Trétaigne, où l’on vend vêtements, jouets, CD et toutes sortes d’objets de seconde main, les discussions qui s’engagent, sur le trottoir et à l’intérieur. Même constat au 14, rue des Cloÿs, tout proche, où L’Interloque propose de l’électroménager, des objets encombrants (tel un piano d’étude le jour de notre visite, 450 €) et des objets de déco détournés artistiquement, ainsi qu’au 14 bis, au « local des apports volontaires », où l’on peut se débarrasser de livres, vêtements et moult objets. Pas besoin d’être Jérémie pour deviner que l’ambiance sera du même tonneau au 8, rue de Trétaigne, où, en mars, L’Interloque proposera des vélos d’occasion retapés et des pièces détachées.

Pour les gens du quartier, L’Interloque est désormais synonyme de recyclage malin, mais aussi d’entraide et de convivialité. La Mairie de Paris vient chercher les frigos des particuliers en bas des immeubles, mais qui peut intervenir directement chez une personne âgée au 5e étage ? Qui distribue des collecteurs de piles usagées chez les commerçants du coin pour les envoyer dans les circuits de recyclage ? Qui fait le tri entre vêtements et livres vendables et les autres qu’il faudra envoyer dans les filières spécialisées ? Qui fait de la sensibilisation dans les écoles et organise des braderies festives ? L’Interloque, avec son équipe de 12 salariés touche-à-tout, sa camionnette « Déchetterie mobile » et son vélo triporteur à traction électrique.

Le jour de notre visite, une dame inquiète rappelle pour dire que les cartons de livres sont prêts à être enlevés. « Pas de problème, vous êtes au planning de demain », répond Giancarlo Pinna, le truculent président de l’asso, avec son accent italien rocailleux. Avec d’autres – d’origine hollandaise, marocaine, russe ou espagnole, « et même des Bretons » –, il a lancé il y a six ans L’Interloque. « Inter » puisque la bande est internationale, et « loque » pour évoquer les déchets. Un succès palpable, qu’on peut évaluer en chiffres (212 tonnes de déchets collectés en 2010, dont 87 % a été valorisé, 3,4 kg de réduction des encombrants par habitant dans le quartier par rapport à la moyenne parisienne), mais que l’intéressé, attaché à son quartier au point de ne presque jamais en sortir, préfère jauger à sa façon. « Ça marche parce que les habitants se sont investis, c’est comme ça qu’on peut vivre les uns avec les autres, pas les uns sur les autres. Bien sûr, la Ville nous aide financièrement, mais on aide aussi la Ville, on lui fait du bien. Il y a des habitants qui n’aiment rien tant qu’être anonymes, pour eux on ne peut rien. On travaille pour tous les autres, et ils sont nombreux, qui aiment nouer des relations, avoir des repères. »

L’Interloque rayonne dans ce bassin du 18e comptant quelque 40 000 personnes, mais l’équipe peut se déplacer au-delà, dans le 9e, le 19e, le 17e, plus loin éventuellement, selon l’intérêt de l’objet. Modèle de gestion locale des déchets, L’Interloque a été repéré par l’Ademe et la Fondation de France. « Dans Paris, il faudrait un lieu comme le nôtre pour 40 000 habitants, estime Giancarlo Pinna. Et Paris, c’est plus de 2 millions d’habitants ! Vous voyez, il y a encore du boulot… »

Dans le 13e, la Ressourcerie Studio Carton, spécialiste des meubles, s’est engagée sur cette voie. La partie sera gagnée « quand les bons bourgeois viendront acheter dans des lieux comme celui-ci leur frigo », estime Giancarlo Pinna. « On n’est pas là spécialement pour employer des personnes en réinsertion et vendre aux plus démunis. Acheter des objets de récup’ n’est pas un geste réservé aux pauvres. Bien sûr que je suis content quand une jeune maman sans le sou trouve une poussette pour son petit, mais je le suis encore plus quand on vend à des riches. Cela montre un vrai changement de comportement. » La preuve que ça prend : un peu plus haut, un marchand de livres et une friperie ont rejoint L’Interloque sur le marché local de l’occasion. La naissance d’un village de la récup’ à Paris ?

(Photos : DR. Illustrations : Nicolas Hubesch.)

>

Le concept est unique. On peut déposer ou faire retirer les objets dont on souhaite se débarrasser par des gens que l’on connaît, qui agissent au cœur du quartier. Une gestion des déchets et du recyclage incarnée, anoblie, ça change…

On fait de bonnes affaires. Fringues, disques, objets détournés (vide-poche en disque vinyle déformé, miroir encadré par des appareils photo jetables désossés…), télés, électroménager : venez, fouillez, le choix est large, les prix bas.

On apprend. Comment retaper son vélo ? Donner un coup de neuf à un meuble ? Recycler son vieil écran ? Demandez aux bricoleurs de l’Interloque, ils sont sûrement la réponse…

©BienBeau.fr 2010